Simondon au pied du mur

Article paru dans Critique, n°706, mars 2006.

A propos de :
Gilbert Simondon, L’Invention dans les techniques. Cours et conférences, édition de Jean-Yves Chateau, Paris, Seuil, 2005, 348 p.

Deleuze l’avait bien vu : avec sa philosophie des techniques, « ce que Gilbert Simondon élabore, c’est toute une ontologie » (1). Mais pourquoi faut-il en passer par la machine de Gramme ? Pourquoi la turbine Guimbal, avec ses ailettes de refroidissement ? Pourquoi les techniques d’aérage et de transport dans les mines, la construction des voûtes, le transformateur électrique, la roue à eau ou le moteur à gaz ? La réponse est simple : qu’on prenne goût à ces « travaux pratiques », à ces descriptions d’ustensiles, d’appareils et de machines accompagnées de leurs planches de dessins, ou qu’on leur préfère les développements plus abstraits confiés aux parties récapitulatives, il n’y a pas d’autre moyen d’éprouver la consistance d’une intuition ou d’un concept que de travailler sur pièces, en suivant le fil des exemples. Il n’y a d’ailleurs pas de sens à parler des techniques en général, ou alors il s’agit d’autre chose - de l’homo faber, du « phénomène technique », ou encore de la fameuse « essence de la technique » à laquelle continuent de se référer bon nombre de discours de déploration. Pour que la pensée ne tourne pas à vide, il faut que quelque chose résiste. Il faut des objets qui vous arrêtent et vous forcent à les suivre. Et Simondon demande justement : qu’est-ce qu’un mur ?

La route et le mur : questions de méthode

Peut-on considérer un mur, un poteau, un chemin, comme des machines ? Seuls les paresseux verront là une question de mots. Il faut se mettre au travail pour voir ce qu’on y gagne, remarquer d’abord qu’« un poteau fléchit et revient élastiquement à sa position première » (p. 159), comme la plupart des constructions fonctionnant par flexions et tractions. Un poteau « travaille » donc, au sens mécanique, tout comme les murs, les immeubles ou les ponts. Un poteau est une « machine passive ». Simondon ajoute laconiquement : « un chemin aussi ». Libre à chacun d’imaginer le discours de la méthode qui choisirait de se régler sur une pareille idée. Un texte plus tardif fournit pourtant quelques éclaircissements au sujet de ce curieux chemin-machine. « Une voie de passage, pour exister selon la compatibilité interne, doit être douée de cohérence et de stabilité en tant qu’objet physique (imperméabilité, répartition égale des charges sur le terrain…) et la recherche de cette compatibilité interne est ce qui apparaît en premier lieu comme le but de l’invention consciente et volontaire… » (p. 298). Descartes savait bien qu’il n’est pas nécessaire de savoir où l’on va pour tracer un chemin (il voyait même là le principe d’une morale « par provision » : si vous êtes perdu en forêt, le mieux est encore d’avancer tout droit) ; mais encore faut-il s’assurer que le chemin soit viable en lui-même. L’invention concerne le tracé (en fonction des contraintes externes imposées par le mode de parcours, le relief et la composition des terrains), mais tout autant la consistance interne de la route. Et si la voie romaine est conçue comme un édifice réalisé bloc par bloc, misant sur la résistance des assises, nos routes modernes constituent des ensembles élastiques et continus, à la fois souples et imperméables. Chacune a sa manière de durer : « En vieillissant, la route romaine se dénivelle dalle par dalle tandis que la route contemporaine se déséquilibre en longues ondulations ou en plis. » La cohérence interne qui fait de la route une construction consistante et durable implique ensuite un « système de transfert » entre l’être vivant et son milieu : « la route, en tant que chaussée, développe autour d’elle, pour se raccorder au milieu sauvage, des médiations supplémentaires telles que ponts, viaducs, tunnels, haies d’arbres, dispositifs contre les avalanches, plantations préventives, parfois à de grandes distances, comme des postes avancés ». À mesure qu’il s’étend, le réseau des ouvrages d’art contribue ainsi à sa propre conservation et amélioration. Le développement de la cohérence interne de l’objet étend la portée du couplage entre le milieu et l’activité humaine, lequel soutient en retour, à travers différents relais, la consistance de l’objet. Les techniques de la route et du chemin tiennent lieu, plus généralement, de métaphore ou de paradigme pour les voies imprévisibles de l’invention et du progrès techniques. Inventer consiste à suivre le développement « naturel » d’une situation problématique où les éléments, en s’appuyant les uns sur les autres, entrent pour ainsi dire en résonance et se renforcent mutuellement (2). Première règle d’une méthode qui n’a déjà plus grand chose à voir avec celle des dénombrements et des chaînes de raisons : « Ce n’est pas chaque objet créé qu’il faut considérer à part des autres, mais l’univers de médiation qu’ils forment et en lequel chacun sert partiellement de moyen aux autres. » (p. 299-300). Quelques réflexions suscitées par un pan de mur valent mieux ici que les radotages scolaires sur la rationalité technicienne et le projet cartésien de se rendre « comme maître et possesseur de la nature » : « Descartes pense la construction d’un immeuble comme celle d’une machine simple, c’est-à-dire comme l’organisation d’un système linéaire de transfert par étapes ; le roc supportant les fondations, le certum quid et inconcussum, est transféré par assise jusqu’aux combles ; la construction vaut la plus faible de ses assises, comme une chaîne vaut ce que vaut le plus faible de ses maillons ; ce mode segmentaire et additif de construction s’oppose au système des parements enserrant un blocage, qui peut donner naissance à des composantes horizontales provoquant un détriplement de la muraille (mur "soufflé") ; autrement dit, un mur ne peut être défini comme un couple de forme et de matière mise en forme : il se produit un travail des éléments les uns par rapport aux autres. » (p. 160).

Du mode d’existence des objets techniques (3) montrait déjà que les objets et les réseaux techniques sont le siège de processus d’individuation aussi réels, c’est-à-dire aussi concrets, que ceux qu’on observe dans les organismes vivants. Mais l’individuation, comme le rappelle Deleuze, n’est pas « coextensive à l’être » (4) : elle doit être « situable, déterminable par rapport à l’être ». Et si l’enquête ouverte par la thèse de doctorat prend toute son ampleur dans les livres suivants, jusqu’à L’Individuation psychique et collective (5) qui ambitionne d’embrasser les grandes formes du rapport de l’homme au monde et à la culture, envisagés du point de vue physique, vital, et psycho-social, il reste que toute reprise générale des thèmes simondoniens qui ne repart pas des configurations singulières où naissent les problèmes risque de donner lieu à une pataphysique indigeste où les mots magiques de « transduction », de « métastabilité » ou d’« allagmatique » viennent habiller de robustes évidences touchant aux rapports de l’individuel et du collectif dans la nature, l’art et la politique. Le meilleur remède à cette tentation est sans doute de lire Simondon. Durant les quelques années où il fut professeur de philosophie au lycée de Tours, il eut aussi pour charge d’enseigner la physique. On rapporte qu’il fit alors construire par une de ses classes un prototype de téléviseur. Plus tard, dans ses livres comme dans ses cours, il n’hésitait pas à entrer dans l’épaisseur des réseaux techniques, dans la durée propre des objets et de leurs lignées évolutives. Il faut le suivre dans les méandres de ses études de cas, il faut rejoindre la classe, ou rester à la porte. Le recueil édité part Jean-Yves Chateau complète utilement le corpus déjà publié en réunissant un cours d’agrégation donné en 1968-1969 sur « l’invention et le développement des techniques » (le thème du concours, cette année-là, était « la science et la technique », et Simondon revient à cette occasion, dans quelques pages denses et claires, sur la grande question de l’insertion des techniques dans la nature), une conférence donnée en 1971 sur « l’invention dans les techniques », mais aussi des extraits de textes plus spécialement consacrés aux aspects psychologiques de l’invention : « Imagination et invention » (1965-1966), « La résolution des problèmes » (1974), « Invention et créativité » (1976). On se doute qu’un des enjeux importants de ces textes est de voir comment s’y concilient, précisément, l’ontologie des objets techniques et cette psychologie de l’invention. On se souviendra, à cette occasion, qu’à l’Université de Paris V à laquelle il fut rattaché de 1963 à 1983, Simondon avait fondé et dirigé un centre de recherches au titre pour le moins intriguant : le « laboratoire de psychologie générale et technologie ». De quoi s’agissait-il ?

Qu’est-ce qu’un objet technique ?

Jean-Yves Chateau a raison de le rappeler dans la longue introduction qui ouvre ce recueil : le souci de l’invention, chez Simondon, n’est pas une manière de dramatiser l’histoire des techniques, c’est une véritable méthode de recherche et d’analyse - mieux, un critère de ce qui est proprement technique, de ce qui fait de la technique « un ordre original de réalité » (p. 14). Aussi l’invention dans le domaine des techniques ne relève-t-elle pas à proprement parler d’une investigation psychologique « au sens habituel du terme », comme le précise Simondon (p. 332). Elle ne se confond pas avec la « créativité » de l’inventeur au travail ; elle ne peut apparaître que rétrospectivement, dans les gestes matérialisés, stabilisés en procédés, dans les objets inventés et les indices matériels de leur élaboration (schémas, prototypes, etc.). On ne lit pas à livre ouvert dans l’esprit des inventeurs : l’esprit est une boîte noire. Qu’il s’agisse du fil à couper le beurre ou de la turbine Guimbal, l’invention doit se lire dans les « traces ». La psychologie de l’invention technique suppose donc une forme d’archéologie, et le sujet de l’invention, qu’il soit individuel ou collectif, laborieux ou génial, est toujours un sujet reconstruit à travers ses objets - un sujet technologique plutôt que psychologique. Ainsi la psychologie se confond finalement avec une phénoménologie des objets techniques dont les chemins ne cessent de recroiser ceux de la technologie et de l’histoire des techniques. Mais elle n’est pas séparable non plus d’une ontologie qui interroge le « mode d’existence » de l’objet technique à partir de ce qui fait proprement sa technicité (6). On objectera peut-être ici qu’à moins d’être technicien ou technologue, nous n’avons quasiment jamais affaire à des « objets techniques », mais d’emblée à des ustensiles ou à des machines dont le mode d’être n’est pas séparable de modes d’emploi ou d’usages particuliers. Il y a trois manières de répondre à cela. D’abord, l’objection concède à Simondon le point essentiel, à savoir que les objets techniques n’ont pas l’évidence qu’on leur prête habituellement. À strictement parler, nous ne savons pas ce qu’est un objet technique ; nous ignorons ce qu’il y a de spécifiquement technique dans les objets artificiels dont nous usons le plus souvent sans y penser. L’objet technique est-il d’ailleurs un objet ? Les catégories ordinaires qui nous servent à déployer les modes de l’objectivité ne nous masquent-elles pas l’essentiel ? Ensuite, au niveau fondamental où Simondon prend les choses, le point de vue de la fonctionnalité ou de l’utilité nous détourne de ce qui est proprement technique. L’objet technique n’est d’ailleurs pas nécessairement un outil ou un instrument : il peut être un ustensile, ou une machine présentant des degrés de complexité variables. Or un balai, un aspirateur, peuvent bien servir tous deux à ramasser de la poussière, cet usage commun ne les rapproche pas davantage que le fait de voisiner dans un placard. Enfin, si l’outil et l’instrument remplissent en effet une fonction médiatrice, une fonction de couplage entre un organisme et son milieu, l’essentiel pourtant n’est pas dans ce couplage et les diverses fonctions qu’il remplit : fonction de prolongement (cas de la pince à long bec), fonction de transformation (bras de levier de la pince), fonction d’isolement (pince gainée). Leroi-Gourhan, parmi d’autres, a produit des descriptions et des classifications précises des formes fondamentales de la médiation opérée par l’outil. Cependant, tout reste à faire pour ce qui est d’isoler les critères de la « technicité » et de cerner la nature de l’objet technique. Car « la fonction relationnelle n’est pas la seule : même au niveau le moins élevé, les objets techniques ont une logique interne, une auto-corrélation sans laquelle ils ne pourraient exister » (p. 91).

L’idée est simple. Une pièce du meilleur métal, capable de concentrer avec le minimum de perte l’action du bras et de la main sur la surface d’une tête de clou, jointe à un manche excellent, offrant une prise idéale, ne seraient d’aucune utilité et ne feraient qu’un médiocre outil s’ils ne s’emmanchaient pas bien. Ce qui compte dans le marteau, du point de vue de son être technique, n’est pas tant le service qu’il rend, la « prise » qu’il offre à un organisme sur son environnement, ni la série de couplages qu’il implique entre le bois, le clou et le corps du travailleur ou du bricoleur : « le problème crucial est celui de l’emmanchement » (p. 91). En effet : « la nature fournit une grande abondance de manches solides, en bois ou en os ; la métallurgie est capable de produire, depuis des millénaires, des fers robustes, des tranchants tenant l’affûtage. Pourtant, même de nos jours, le point faible de beaucoup d’outils (faux, marteaux, pioches) est le raccord entre le manche et le fer ; les trois modes principaux d’emmanchement, soie, collet, douille, avec leurs variantes et certaines adjonctions comme les ligatures, les frettes ou coins, montrent qu’il y a un problème général de l’auto-corrélation dans le fonctionnement interne des outils, qui existe même s’il est invisible et ne consiste qu’en contraintes, flexions, ou torsions invisibles ; l’outil "travaille" à l’intérieur de lui-même, entre ses différentes parties qui agissent les unes sur les autres… » (p. 91)

Qui pense « concret » ?

Si l’objet technique n’est pas un objet quelconque, s’il n’est pas nécessairement outil ou instrument, où faut-il donc le chercher ? On devine déjà la réponse de Simondon : elle consiste à remarquer, pour commencer, que l’« auto-corrélation » si clairement illustrée par l’emmanchement ne désigne pas seulement une propriété que présentent certains objets, mais plus profondément, un processus dans lequel ces objets se laissent discerner. L’objet technique, à son tour, ne se définit pas par une structure donnée, ni par les usages auxquels on le destine ; il est d’abord « ce dont il y a genèse » (7). « La genèse de l’objet technique fait partie de son être. » Il n’y a donc pas d’autre solution, pour celui qui veut suivre les chemins de l’invention technique, que de ressaisir un objet présent à chaque étape de son devenir, comme une « unité de devenir » manifestée le long des lignes de « concrétisation » qui l’adaptent de mieux en mieux à lui-même, selon un principe de « résonance interne ». Inventer, c’est résoudre des problèmes ; et ces problèmes se ramènent, de manière générale, à un seul : éliminer le « résidu d’abstraction » qui maintient l’objet en lutte avec lui-même, qui perpétue les artefacts et les bruits de fond locaux, qui l’empêche enfin d’être aussi cohérent et unifié - aussi nécessaire - qu’il pourrait. L’objet technique sera d’autant plus individualisé qu’il sera mieux unifié, c’est-à-dire rendu intrinsèquement homogène par la convergence de plus en plus grande des directions fonctionnelles hétérogènes qui le traversent. C’est pourquoi il n’y a en réalité rien de plus abstrait qu’un objet artisanal fait « sur mesure » : « l’objet technique sur mesures est en fait un objet sans mesure intrinsèque ; ses normes lui viennent de l’extérieur : il n’a pas encore réalisé sa cohérence interne » (8). L’objet artisanal est d’autant moins individué, et d’autant moins nécessaire comme objet technique, qu’il paraît plus spécialement ajusté aux contraintes circonstancielles imposées par tel ou tel usage. Certains verront dans cette critique du « sur mesure » une forme d’anti-bergsonisme. Bergson ne définissait-il pas justement l’intuition comme une pensée « sur mesure », qui épouserait les sinuosités de son objet en s’efforçant de ne pas « tailler trop large » et de l’habiller pour ainsi dire de l’intérieur ? Il faut pourtant reconnaître qu’on aurait alors affaire à un anti-bergsonisme plutôt paradoxal, puisqu’il partagerait avec le bergsonisme l’essentiel de ses motifs : notions de problème, d’invention et d’intuition, d’individuation par différenciation, concrétisation, importance d’une saisie immanente de la genèse, insuffisance des pures analyses de structures, etc. Sans doute Simondon reproche-t-il à Bergson de proposer avec l’« élan vital » un remède trop violent aux facilités du finalisme. Le mouvement de différenciation par dissociations de tendances antagonistes que désigne l’élan vital doit être subordonné à un processus plus englobant, celui de la structuration individuante. Simondon parle d’un « schème génétique plus primitif que les aspects opposés de l’adaptation et de l’élan vital, et les renfermant tous deux comme cas-limites abstraits » (9). Ainsi l’aspect intensif, explosif et « cascadant » (10) des processus d’individuation, qui avait si vivement retenu l’attention de Deleuze, tend à passer au second plan. Si l’objet technique émerge d’un champ pré-individuel fait de polarités et de tensions entre des ordres hétérogènes, il n’atteint son unité individuelle qu’en refoulant ce que les singularités de son devenir comportent encore de disparate. Il ne s’individualise qu’en s’homogénéisant (11). Cependant, ce genre de processus se distingue encore par une manière singulière de durer. C’est pourquoi l’invention dans le domaine des techniques oblige à un exercice d’intuition contrariée. Retracer les lignes de concrétisation de l’objet technique, c’est, pour retourner contre elle-même une formule bergsonienne, ressaisir du « tout fait » se faisant. Pour peu qu’on soit sensible à ce que la vie des techniques renferme d’invention et de créativité, ces objets ne se réduisent justement pas à des assemblages de matière inerte ; ils n’existent comme objets techniques qu’à travers leur propre genèse (12). Simondon nous invite donc à penser les techniques « en durée », sub specie durationis. Et l’on ne s’étonnera pas que la pensée de l’invention suppose, selon lui, quelque chose comme une « intuition réflexive » qui suit son objet et s’individualise avec lui : « seule l’individuation de la pensée peut, en s’accomplissant, accompagner l’individuation des êtres autres que la pensée ; […] nous ne pouvons, au sens habituel du terme, connaître l’individuation ; nous pouvons seulement individuer, nous individuer, et individuer en nous… » (13). Comment mieux définir une pensée « sur mesure » ? Et cependant, s’il s’agit bien d’une intuition réflexive, la pensée ne se contentera pas « des intuitions et des schémas opératoires purement concrets » (14) incorporés dès l’enfance par l’artisan ou le technicien. Un rapport enfin « majeur » aux techniques passe par une réflexion sur la culture matérielle et ses trames symboliques (signes, schémas, diagrammes, etc.). Les cours et les conférences témoignent de cette volonté de dégager sur pièces les principes d’un « schématisme de la connaissance technologique » (15). Ils permettent aussi de mieux saisir, dans une sorte de vue synoptique, certaines limites du projet.

L’usage : un angle mort

Voici le problème. La réflexion sur les objets et les réseaux techniques oscille sans cesse entre deux pôles : celui de l’« auto-corrélation », qui concrétise un objet et le rend viable (problème de l’emmanchement), et celui de la « médiation » (« adaptation » ou « couplage ») par lequel cet objet vient s’apparier à un « milieu associé » pour être dirigé par un opérateur ou un flux d’information (16). Y a-t-il encore une place pour penser l’invention des usages eux-mêmes - des usages inventifs qui échapperaient aux canons du « user profiling » ? On peut en douter. Simondon se méfie trop de la lecture anthropologique des techniques en termes de fonctionnalité globale et de moyens ajustés à des fins. Ni l’utilité, ni a fortiori l’usage en général, ne sont en mesure, selon lui, de fournir un critère de technicité. L’usage est une catégorie instable, et peut-être inconsistante (17) : tantôt il connote l’indétermination (en témoigne la diversité des formes qui peuvent convenir à un même usage), tantôt au contraire il est du côté de l’hyperspécialisation ou de la standardisation (limite de l’adaptation). Maintenues à égale distance des figures de l’inventeur, du fabricant et de l’usager, les techniques finissent par revêtir une apparence quelque peu spectrale où les processus d’individuation sans sujet sont bien souvent aussi des fonctionnements sans usage. Plus exactement, l’usage n’est jamais un problème : c’est au mieux une affaire d’adaptation. Simondon le dit très tôt, et sa position ne variera pas beaucoup par la suite. Par un renversement de perspective typique de la lecture « interne » qu’il privilégie, la nécessité conquise par l’objet technique au terme de son processus de concrétisation a pour corollaire une sorte de domestication de l’usage. Avec le développement du machinisme, tout se passe comme si l’usage était obligé de se faire aux objets, de se mouler sur eux : « les besoins se moulent sur l’objet technique industriel, qui acquiert ainsi le pouvoir de modeler une civilisation . C’est l’utilisation qui devient un ensemble taillé sur les mesures de l’objet technique ». En somme, toute l’invention est du côté de l’objet et de ses métamorphoses ; c’est aux usages de s’adapter.

Couplage ou agencement ?

Ce n’est pas sans lui faire un peu violence que Deleuze a pu mobiliser les analyses de Simondon pour mettre au point, avec Guattari, un concept d’agencement machinique, qui a justement pour effet de déplacer la question de l’invention (19) des techniques elles-mêmes aux ensembles à la fois matériels et idéels, psychiques et sociaux, dans lesquels elles sont prises avec leurs usages. Ce concept d’agencement répond à un problème précis : comment rendre compte des différences qui marquent la spécificité de l’arme par rapport à l’outil, sans faire dépendre ces différences de facteurs externes, d’ordre sociologique ou idéologique ? Si l’arme et l’outil n’ont pas de caractères distinctifs intrinsèques, il n’y a pas d’autre manière de les différencier que de rapporter l’objet générique (bâton, hache, ou autre) à un « modèle » - une « forme de vie », aurait dit Spengler avant Wittgenstein -, qui vient le qualifier en l’associant à des gestes, mais aussi à des valeurs intensives, un régime particulier d’affects, des vecteurs de vitesse, etc. Ce que Deleuze et Guattari appellent « machine de guerre » n’a pas d’autre fonction. L’outil suppose le travail ; les armes supposent la chasse, ou la guerre. Et les traits formels de l’agencement machinique agissent comme des contraintes internes sans être pour autant intrinsèques (20). En résumé : « le principe de toute technologie est de montrer qu’un élément technique reste abstrait, tout à fait indéterminé, tant qu’on ne le rapporte pas à un agencement qu’il suppose. Ce qui est premier par rapport à l’élément technique, c’est la machine : non pas la machine technique, qui est elle-même un ensemble d’éléments, mais la machine sociale ou collective, l’agencement machinique qui va déterminer ce qui est élément technique à tel moment, quels en sont l’usage, l’extension, la compréhension…, etc. » (21) Or Simondon pourrait à la rigueur s’accommoder de l’idée que l’élément technique n’est reconnu comme tel qu’à travers un usage, qui renvoie lui-même à une machine sociale plus vaste. Mais il n’irait certainement pas jusqu’à dire que l’objet technique reste « abstrait » et même « tout à fait indéterminé » en dehors de son insertion dans de tels usages. Les objets selon lui n’attendent pas d’être utilisés pour fonctionner ; ils se différencient eux-mêmes, en fonction de normes intrinsèques. Sans doute la hache n’existerait pas si nul n’en avait usage, mais avant d’être un outil ou une arme, il faut bien que la hache puisse hacher. Cependant, Deleuze et Guattari formulent un nouveau problème ; il est naturel qu’ils découpent les choses autrement. Pour embrasser pleinement la logique de l’agencement, pour passer du couplage aux branchements hétérogènes, du milieu associé au jeu des alliances, de la mécanologie à la stratégie, il faut commencer par faire passer au premier plan, non pas l’intégration fonctionnelle qui concrétise un objet ou stabilise un procédé, mais les équilibres « métastables » et les ruptures de symétrie impliquées dans les processus de transformation par « transduction » ou modulation de proche en proche. C’est ainsi que Deleuze retient surtout de Simondon une logique du « problématique » qu’il interprète comme une logique du disparate, du déphasage ou du « polyphasage ». Aux analyses des processus de convergence et d’unification, il joint cet avertissement : la « matière-flux » expressive, le « phylum machinique » qui traverse les mondes techniques, ne se réalise pas sans se diviser et se différencier, il n’y a pas d’individuation sans hétérogénèse. En somme, la différence entre l’objet et ses usages multiples ne lui est pas extérieure ; elle passe déjà au sein même de l’objet pour l’emporter ailleurs.

L’invention des usages

Simondon n’aurait probablement pas souscrit à cette métaphysique de la matière-flux : non pas qu’il se défiât de toute métaphysique, mais parce que son propre projet le conduisait du côté d’une ontologie différente, une ontologie des processus d’individuation dont Deleuze avait perçu très tôt la force et les limites. Du pré-individuel au trans-individuel, c’est l’individuation qui demeure en effet l’enjeu central de cette ontologie. Et cela ne va pas sans une « vision morale du monde » (22) : dans tous les cas, « le pré-individuel reste et doit rester associé à l’individu ». Tout se passe alors comme si cette exigence conduisait Simondon à n’accorder aux usages qu’une fonction résiduelle et marginale dans la transformation des objets ou des dispositifs techniques sur lesquels ils se greffent. S’agit-il de préserver l’individu technique d’une impureté essentielle de l’usage, d’un principe d’illimitation qui intensifierait les zones d’instabilité au point de menacer le processus d’individuation ? S’agit-il en somme de défendre l’intégrité de l’objet technique contre des usages polymorphes et potentiellement pervers ? Cette interprétation n’est pas tenable : les analyses de Simondon suggèrent au contraire une subordination structurelle des usages aux normes techniques immanentes aux objets et à leurs médiations. Si ce constat recouvre une injonction morale, ce ne peut être qu’à travers l’idée même d’individuation qui oriente toute la description. Rien d’étonnant à ce que Deleuze, de son côté, cherche à revaloriser l’usage : il y voit la possibilité de reconduire les formes individuées au champ de singularités pré-individuelles qui les borde, comme la guerre « hoplitique » décrite par Marcel Détienne associe le bouclier à deux poignées aux intensités affectives et aux lignes de vitesse qui parcourent ce nouvel agencement d’infanterie qu’est la phalange. Derrière la claire découpe des fonctions se trament des devenirs plus ou moins louches ; ainsi « l’Éros homosexuel de groupe » tend à remplacer « l’Éros zoosexué du cavalier » (23). Les techniques et les usages qu’elles libèrent en sont parties prenantes. Le déni de l’usage dans les analyses de Simondon doit se comprendre autrement, à partir du caractère d’indétermination foncière associé à l’usage, indétermination dont on a vu qu’elle était parfaitement compatible avec le phénomène d’hyper-adaptation ou de standardisation. Comment concevoir en effet, sur de telles bases, que l’usage puisse enclencher un processus de différenciation autrement que de manière accidentelle et marginale ? Mais alors la question se déplace : il ne s’agit plus de se prononcer sur une « vision morale du monde » qui valoriserait l’individuation aux dépens des pointes intensives de l’agencement (« lignes de fuite », « déterritorialisation ») ; il s’agit tout simplement de savoir si la théorie est en mesure de rendre compte de certains aspects saillants de l’évolution des techniques, et de la place qu’y tiennent encore l’artisan et le bricoleur, figures techniciennes que Simondon a tendance à délaisser pour celle de l’ingénieur (24).Or au-delà de la prise - cette prise qu’offre l’outil à l’organisme qui s’oriente dans son milieu -, il y a bien quelque chose comme la reprise. L’art du siècle passé n’a cessé d’en jouer en même temps qu’il s’intéressait aux machines. Le détournement a encore ses adeptes. Mais la reprise doit d’abord s’entendre au sens où l’on reprise des chaussettes, et par extension au sens où l’on « customise » un vélo, une automobile ou une configuration audio-visuelle : elle suppose une intervention directe sur un dispositif matériel, des gestes susceptibles de libérer des effets et de précipiter des devenirs d’un genre nouveau. Le marteau peut enfoncer des clous ; il peut aussi frapper des cloches et fracasser des crânes. C’est une banalité de le rappeler. D’autres faits, en revanche, semblent opposer plus de résistance. Ainsi la voiture peut servir à se déplacer rapidement, mais elle peut tout aussi bien se transformer en discothèque ambulante en se trouvant équipée d’un « sound system » suffisamment puissant (pratiques du « tuning » (25)). S’agit-il de la même voiture ? Le plateau d’une platine de disques peut tourner à vitesse uniforme ; il peut aussi être retenu par la main du DJ qui en inverse le mouvement pour replier la musique sur elle-même et la mettre en boucle. Que se passe-t-il au juste lorsque la machine individuée (qui peut être aussi un synthétiseur, une table de mixage ou une boîte à rythme) s’anime au point de devenir le sujet de la musique, et de modifier en retour ses propres normes techniques (26) ? Lorsque les ressources inventives du bricolage finissent par infléchir la logique de la production industrielle ? Quelles sont, plus généralement, les conditions qui définissent une pratique d’expérimentation créative sur des objets ou des dispositifs techniques ? La métaphysique de la matière-flux qui redouble chez Deleuze la phénoménologie des agencements machiniques est-elle le prix à payer pour rendre visible et pensable la part d’invention qui entrent aussi dans l’appropriation ou le détournement des techniques ? On peut en discuter. Mais c’est justement là que Simondon nous laisse seuls face au mur.

Elie DURING


Notes

(1) Gilles Deleuze, « Gilbert Simondon, L’individu et sa genèse physico-biologique », in L’Île déserte et autres textes, Éditions de Minuit, 2002, p.124.

(2) Deleuze note que « dans la dialectique de Simondon, le problématique remplace le négatif » (art. cit., p. 122). Voir également Différence et Répétition, Paris, P.U.F., 1968, p. 316 s.

(3) Gilbert Simondon, Du mode d’existence des objets techniques, Paris, Aubier, 1958 (rééd. 1989), désormais abrégé par MEOT.

(4) Gilles Deleuze, art.cit., p.121.

(5) Paris, Aubier, 1989.

(6) Sur la manière dont s’articulent ces différents registres (technologie, histoire des technique, ontologie de l’objet technique), on se reportera à l’étude de Xavier Guchet, Les Sens de l’évolution technique, Paris, Éditions Léo Scheer, 2005 (voir la recension qu’en donne B. Bensaude-Vincent dans ce même numéro).

(7) MEOT, p. 20.

(8) MEOT, p.24.

(9) MEOT, p.156.

(10) Gilles Deleuze, Différence et Répétition, op. cit., p. 317.

(11) Au lieu de dissociations de tendances, l’évolution des techniques offre l’exemple de toutes sortes de dédoublements assurant une meilleure adaptation à la chose ou à l’opérateur (le manche et le fer, en général, mais aussi le maillet et le ciseau à bois, le marteau et le tranchet, etc.). Ces dédoublements appellent un progrès dans le sens de l’auto-corrélation ou de la convergence des fonctions. La différenciation interne a donc toujours pour contrepartie une réduction de l’hétérogénéité à un niveau supérieur. Cela est fort clairement expliqué dans le texte sur « l’invention et les techniques », p. 233 s.

(12) À un autre niveau, celui de l’histoire des techniques, se conjuguent deux régimes de durée. Le temps de l’adaptation est organique, il conserve « l’allure temporelle de la relation entre organisme et milieu » (p. 102) ; mais le temps de l’invention est problématique : « le progrès technique interne ne peut guère être continu ; il se fait par sauts, par étapes discontinues » (p. 103).

(13) Gilbert Simondon, L’Individu et sa genèse physico-biologique, Grenoble, Jérôme Millon, 1995, p. 34.

(14) MEOT, p. 90.

(15) Sur le sens de cette « intuition réflexive », son rapport au schématisme kantien et à l’intuition bergsonienne, voir la section intitulée « Invention technique et pensée réflexive » au chapitre V du livre de Xavier Guchet, op. cit., p. 242 s. Ces questions sont aussi au cœur du livre de Jean-Hugues Barthélémy, Penser l’individuation : Simondon et la philosophie de la nature, Paris, L’Harmattan, 2005.

(16) L’homo faber doué d’« intention fabricatrice » était encore un acteur. Simondon, qui abandonne le modèle intentionnel au profit d’une logique matérielle de l’invention, ne voit plus que des opérateurs. Sur ce point, voir Bernard Stiegler, La Technique et le temps I. La faute d’Épiméthée, Paris, Galilée, 1994, p. 82 s.

(17) MEOT, p.19.

(18) MEOT, p. 24.

(19) Car « un agencement est une véritable invention » (Gilles Deleuze et Félix Guattari, Mille plateaux, Paris, Éditions de Minuit, 1980, p. 506).

(20) Ibid., p. 495.

(21) Ibid.

(22) Gilles Deleuze, art. cit., p. 124.

(23) Mille plateaux, op. cit., p. 496-497.

(24) Au contraire, Deleuze et Guattari se réfèrent constamment à la figure de l’artisan pour annoncer le règne d’une pensée itinérante et ambulante, capable de suivre les matières et les flux (ibid., p.509).

(25) Sur ce point et plus généralement sur les dispositifs d’amplification, voir Christophe Kihm, « La musique et l’espace », Art Press, n°308, janvier 2005, p. 46-52.

(26) Voir Bastien Gallet, « Le jour d’aujourd’hui… », in Fresh Théorie, Paris, Éditions Léo Scheer, 2005, p. 216 s., sur l’insertion des gestes créatifs dans les dispositifs « insaturés ».

Posted by 상겔스 상겔스


티스토리 툴바